Encore une pierre, encore une. Je n'en peux plus, mais comme toujours, je dois supporter, je dois tenir bon, endurer, et passer mon chemin. Un dernier caillou, mon front saigne, mais je m'en suit sortie. Quelle excuse vais-je encore devoir trouver à ma mère ? Je suis tombée, oui, tombée dans les escaliers.
Une voiture passe, je traverse la rue en courant, je ne veux plus entendre les cris et les rires, les moqueries et les insultes, je veux oublier tous ces minables qui ne me font que du mal, qui me pourrissent la vie. Le feu passe au rouge, j'enjambe les bandes blanches qui forment le passage piéton, et je m'engouffre dans la petite ruelle sur ma gauche après être arrivée sur la rue d'en face.
J'esquive les poubelles dans ma course, je saute par-dessus un SDF, je ne me retourne même pas pour admirer son visage meurtri par la dureté de son existence, je trace. Un chat croise ma route et me suit jusqu'à l'intersection suivante, puis il disparaît à la poursuite d'un rat, je ne m'arrête pas pour profiter de cette scène, je ne veux pas qu'ils me rattrapent, pas encore, pas maintenant.
Enfin, après tant de peur et d'essoufflements, j'arrive sur le seuil de la porte, de -ma- porte. Après être entrée dans la semi pénombre où baigne le hall, je m'arrête pour que mes yeux s'habituent à l'absence de lumière. Je perçois alors la silhouette de ma mère, doucement, je m'approche d'elle, elle dort profondément. Me dirigeant vers ma chambre, je passe la porte et m'affale sur mon lit, je constate alors avec effroi que mon oreiller est tâché de sang. Me passant une main sur le front, je cours en direction la salle de bain, et me nettoie le visage. Je pousse alors un cri de surprise et de peur lorsque ma mère me dit un simple « bonjour », adossée à la porte de la salle de bains, quelques peu choquée de ma réaction. Elle me demande si ça va, je lui réponds un petit « bien », et file dans ma chambre, mon c½ur bat encore à cent à l'heure, je ferme les yeux et mord mon oreiller, mon front m'élance, ma tête va exploser. J'ai l'impression qu'une balle me traverse le crâne lorsque la porte d'entrée claque, mon père vient de revenir du travail, entretien dans un lycée, ça paie pas des masses, mais nous parvenons quand même à vivre dans un minimum d'hygiène et de bonne santé, si maman prenait la peine de trouver du travail, ça serait plus facile, mais en belle égoïste qu'elle est, elle ne pense qu'a sa personne, et se fait inviter par toutes ses « amies », sans jamais penser à moi ou à papa.
Le repas vient, je ne peux y échapper, avec mon niveau de nutrition, le moindre saut de restauration, et je suis morte. Mes parents parlent de tout et de rien, je me contente d'écouter, ma mère n'a jamais supporté que les enfants ouvrent la bouche à table autre chose que pour manger. Calmement, je finis mes petits pois, je me donne l'impression de manger plus en le piquant un par un, mais mon assiette ne reste au final que bien maigre face au cri que mon estomac pour laisser échapper. J'essaie de me calmer, mais je ne peux plus, de mon ventre s'échappe à gargouillis énorme, quelques secondes seulement, et ma joue claque fortement. Je frotte la marque rouge des dix doigts de la main de ma mère, son excuse de me frapper ainsi, est que je « devrais avoir honte » de faire de tels bruits, jamais elle ne comprendra que ce n'est pas ma faute si on mange si mal ici, mais je suis contrainte de me taire, encore et toujours, pour ne pas finir dehors.
La nuit tombe, moi dans mon lit, la fatigue et la tristesse ne tarde à me gagner, je ferme les yeux, et m'endors entre deux sanglots. Un sommeil sans rêves, encore une fois, et ce n'est pas plus mal, je ne veux pas savoir de quoi est capable mon subconscient, je préfère les cauchemars bien tapis au fond de mon cerveau.
Le matin ne tarde, mais je ne me pose pas de questions, c'est finis depuis longtemps, pas la peine de me demander ce qu'il va m'arriver aujourd'hui, depuis 7 mois, je vais aller à l'école, et en revenir, avec les coups et blessures, les insultes et les moqueries... Je prend un coup de nerf, et donne un coup de poing dans ma porte, en quittant ma chambre. Je sors tout juste dans le couloir, et reçoit une seconde gifle sur la marque encore brûlante d'hier. J'étouffe un cri, je ferme les yeux pour que les larmes ne coulent pas, c'est encore ma mère, oui, ma mère. Je me prépare, comme tous les matins. Un verre d'eau, une tranche de pain rassis, le visage rapidement lavé à l'eau gelée, des habits rongés par les mites, et mon sac, si je peux encore qualifier cela de sac. Toute ma peur m'attend, là bas, derrière cette porte, mais je ne peux y échapper, lentement, je quitte ma maison, tous mes sens en alertes.
Je traverse emprunte le chemin, le même qu'hier, en sens inverse, jusqu'au ce que j'arrive devant le feu maudit, lorsque qu'il passe au rouge, c'est l'heure de ma sentence. Nerveusement, le stress me gagne, la peur et l'impuissance, je fixe le feu comme si c'était la faucheuse, le changement de couleur correspond à la position de sa faux, vert, en haut, rouge, en bas, le coup étant donné. Le feu change, c'est en route, une nouvelle fois. Je traverse l'allée de goudron, et j'esquive le premier caillou. Les rires, les moqueries, les insultes me parviennent alors au oreilles, la grille du collège n'est plus qu'à une dizaine de mètre, je peux le faire, je peux y arriver, je l'ai fait durant sept mois, un jour de plus, ce n'est rien à coté de ça, je peux le faire, je peux...
Je veux, mais je n'ai pu, reculant de quelques pas pour éviter la première tombée de pierres, je n'ai eu le temps de voir la voiture qui m'arrivait dessus.
Enfin, je suis libre à présent, les rires, les moqueries, es insultes, les cailloux, les gifles de ma mère, la douleur, le chat, le SDF, le rat, le feu, l'allée, le goudron, la voiture, tout ça disparut, dans un immense et éternel crissement de pneu.
By Death